Le 28 juin 2026, au stade d’Auburn en Californie, Jennifer Lichter franchissait la ligne d’arrivée de la Western States 100 en 16h37, établissant un nouveau record féminin sur ses débuts à la distance. Elle a 29 ans, court pour Nike ACG, vit dans le Montana et sourit à chaque course, quelle que soit la douleur. Mais derrière ce visage solaire, il y a une enfance que peu de sportifs professionnels peuvent imaginer : Bogotá dans les années 2000, la guerre des cartels, un père assassiné, une mère ravagée par l’addiction, un orphelinat. Et puis, un jour, une paire de baskets et des sentiers qui ont tout changé.
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Une enfance au cœur du chaos colombien

Jenn Lichter voit le jour le 31 mai 1996 à Bogotá, en Colombie, dans l’un des quartiers les plus exposés à la violence des cartels. Très jeune, elle perd son père, abattu dans les rues de la capitale colombienne, dans un contexte de violence de narco-trafiquants. Sa mère, plongée dans une addiction lourde, n’est plus en capacité d’élever ses trois enfants. Jenn, son frère Harold et sa sœur Kim sont placés ensemble en orphelinat. Ils survivent liés par une solidarité fraternelle intense, se regardant grandir dans la précarité, avec pour seul repère cette fratrie que personne ne voulait séparer.
Ils passeront sept ans dans l’orphelinat de Bogotá, dans l’attente d’une adoption qui n’était pas garantie. La mère rend visite sporadiquement, suffisamment pour maintenir un attachement douloureux, pas assez pour offrir un foyer stable. En 2005, un couple américain prend la décision rare d’adopter les trois enfants ensemble. Jenn a 9 ans quand elle débarque à La Crosse, dans le Wisconsin. Un autre monde, une autre langue, un autre climat, une autre vie à construire de zéro.
L’adolescence américaine : tout reconstruire
La transition est difficile, Jenn le reconnaît avec une clarté désarmante : « Il a fallu grandir vite ». À 14 ans, elle développe un trouble alimentaire sévère. Derrière ce symptôme, une culpabilité profonde d’avoir quitté Bogotá, d’avoir été « sauvée » quand d’autres ne l’ont pas été. Elle prend sur elle, en silence, un poids moral qui aurait pu la briser. C’est la course à pied qui va progressivement jouer le rôle d’exutoire. En 7e grade, elle essaie le cross-country. Sa première compétition. Elle ne s’arrêtera plus.
Au lycée, sa progression est fulgurante. En terminale, elle ne perd que deux courses sur une vingtaine, dominant régulièrement sur 3 200 m avec plus d’une minute d’avance. Malgré ces performances, elle choisit de ne pas attendre une bourse : elle fait le pari de rejoindre en marchant sur l’Université de Toledo en division I, la plus compétitive du système universitaire américain. Sa première année, elle affiche les chronos les plus lents de l’équipe. Un an plus tard, elle en a les meilleurs. En fin de première année, elle se qualifie pour les préliminaires des championnats NCAA sur 10 000 m, ratant le tableau final d’un seul rang. Une performance inouïe pour une freshman arrivée sans bourse ni statut.
De guide de randonnée dans le Montana à professionnelle
Diplômée en 2019, Jenn range ses pointes et part chercher une carrière en art-thérapie à Portland. Le détour vers le Montana change tout. Une escale dans le Glacier National Park se transforme en installation permanente. Elle décroche un poste de guide de randonnée dans le Glacier, passant ses journées à emmener des touristes sur les sentiers et ses soirées à reparcourir les mêmes tracés, seule, à toute vitesse, pour le plaisir pur. C’est son petit ami qui lui parle pour la première fois d’un ultra. Elle s’inscrit au débotté sur un 15 km trail à Steamboat Springs. Elle gagne et bat le record de la course.
En automne 2021, elle s’aligne sur The Rut 50K à Big Sky, Montana, son tout premier ultra, face au plateau international le plus relevé de la région. Elle mène la course de bout en bout et franchit la ligne en 6h14, à 59 secondes du record. Esther, la team manager de The North Face, est présente ce jour-là. Avant la fin de l’année 2021, Jenn signe son premier contrat professionnel. Sa carrière vient de démarrer sérieusement.
Et pour voir la victoire de Vincent Bouillard sur la Western States 2026, c’est ici !
La montée en puissance vers Western States

En 2022, sa première année professionnelle, elle remporte le Broken Arrow 52K en battant le record de l’épreuve, puis termine 2e au Speedgoat 50K après un chemin manqué qui lui aurait sans doute permis la victoire. Elle tourne régulièrement sous les 5h00 sur 50 km dans les conditions les plus techniques. En 2023, elle termine 4e aux Championnats du monde de trail court. En 2024, elle retourne au Broken Arrow et y établit un nouveau record. En début 2026, elle pulvérise le record du parcours sur le Black Canyon 100K, sa première épreuve sur 100 km, passant sous le radar d’une communauté qui ne s’attendait pas encore à la voir au niveau de la Western States.
| Course | Année | Résultat |
|---|---|---|
| The Rut 50K | 2021 | 1re, 59 » du record (1er ultra de sa vie) |
| Broken Arrow 52K | 2022 | 1re, record de l’épreuve |
| Speedgoat 50K | 2022 | 2e (chemin manqué) |
| Championnats du monde trail court | 2023 | 4e |
| Broken Arrow 46K | 2024 | 1re, nouveau record |
| Black Canyon 100K | 2026 | Record de l’épreuve, 1re |
| Western States 100 | 2026 | 1re, record féminin en 16h37 (1er 100 miles) |
L’artiste qui court : une autre dimension
Ce qui distingue Jenn Lichter dans le paysage des athlètes professionnels, au-delà de sa biographie hors du commun, c’est la façon dont elle parle d’elle-même. Elle ne se définit pas d’abord comme une coureuse : elle se dit artiste. « L’art est mon premier amour », a-t-elle déclaré dans plusieurs interviews. Peinture, cuisine, jardinage, projets de bricolage : son quotidien à Missoula, Montana, qu’elle partage avec son chien Uno, ressemble davantage à celui d’une artisane créative que d’une machine à performance. Et pourtant, cette sensibilité artistique irrigue probablement la façon dont elle vit la course : avec légèreté, avec présence, avec ce sourire qui ne disparaît jamais même dans la souffrance.
- Née le 31 mai 1996 à Bogotá, Colombie
- Adoptée à 9 ans avec son frère Harold et sa sœur Kim par une famille de La Crosse (Wisconsin)
- Ancienne athlète D1 à l’Université de Toledo sur 5 000 m et 10 000 m
- Découverte du trail comme guide au Glacier National Park en 2020
- Signée The North Face fin 2021, puis Nike ACG pour la saison 2026
- Vit à Missoula, Montana, avec son chien Uno
- Artiste, cuisinière, jardinière en dehors des sentiers
La victoire de la Western States 2026
La Western States 2026 restera comme l’édition du double record : Bouillard chez les hommes, Lichter chez les femmes, dans la même journée, lors du même événement. Deux athlètes aux parcours radicalement différents, une Française de naissance vivant à Annecy, une Colombienne adoptée vivant dans le Montana, réunis sur la même ligne d’arrivée avec le même record entre les mains. Le trail a cette faculté rare de donner la parole aux trajectoires improbables. Jenn Lichter en est l’illustration la plus parfaite : de l’orphelinat de Bogotá aux sentiers de Sierra Nevada, chaque foulée a construit quelque chose que personne ne peut lui reprendre.
Quentin, 26 ans, passionné de trail : suivez mes aventures au cœur des sentiers, entre défis sportifs et communion avec la nature.



