Deux communes, sept cents kilomètres de distance, et un même adversaire désigné : l’UTMB. En l’espace de quelques jours, la marque d’ultra-trail la plus puissante du monde a essuyé deux attaques municipales sans lien apparent, mais dont la simultanéité interpelle. À Chamonix, le nouveau maire François-Xavier Laffin a choisi les colonnes de L’Équipe pour dénoncer l’emprise de l’événement sur sa vallée. En Alsace, la petite commune de Dambach-la-Ville a dégainé un arrêté municipal qui interdit purement et simplement l’accès nocturne au massif du Bernstein, coupant l’herbe sous le pied du Trail UTMB Alsace. Face à cette double offensive, l’organisation sort du silence. Et sa directrice, Isabelle Viseux Poletti, ne mâche pas ses mots sur la méthode employée.
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À Chamonix, une riposte qui vise la forme plus que le fond

« La méthode nous a un peu surpris »
Depuis la sortie médiatique du nouvel édile chamoniard, la réponse de l’UTMB se faisait attendre. Elle est finalement tombée dans la newsletter Mile & Stone, et son ton est révélateur. Interrogée sur les griefs du maire, saturation du centre-ville, nuisances nocturnes, prolifération des animations de marques, sentiment de dépossession des habitants, Isabelle Viseux Poletti balaye d’abord l’effet de nouveauté : « Sur le fond, il n’y a pas de nouveautés, ce sont des sujets sur lesquels on travaille depuis de longues années et font l’objet d’un certain nombre de réunions avec la mairie. »
C’est sur la manière que la directrice laisse percer son agacement : « Sur la forme, je dirais que ce n’est pas dans nos valeurs de régler nos sujets dans la presse, la méthode nous a un peu surpris. » Une phrase diplomatique en apparence, mais qui dit tout du malaise. Car depuis la publication de l’interview de L’Équipe, aucun échange direct n’a eu lieu entre l’organisation et le nouveau maire. « Ça ne saurait tarder, mais pas encore », concède-t-elle.
Le détail des réponses, point par point
Sur le salon des marques, dont François-Xavier Laffin réclame la réduction, l’UTMB rétorque que le dossier est ouvert depuis le printemps : « On a une discussion sur le sujet depuis avril, il y a effectivement une petite zone que l’on ne va pas occuper cette année, mais ce n’est pas un changement radical. » Traduction : oui à une évolution, non à un démantèlement.
Sur le prétendu rejet massif des Chamoniards, la directrice conteste la lecture du maire. Les critiques existaient déjà il y a dix ans, rappelle-t-elle, mais l’organisation affirme avoir reçu, depuis l’article, de nombreux témoignages d’habitants et de socio-professionnels qui ne se reconnaissent pas dans ce portrait d’une vallée excédée. La réalité serait plus nuancée : une population divisée, pas unanime.
Quant à la volonté municipale de limiter les spectateurs sur certains secteurs, l’UTMB oppose un argument juridique imparable : « Nous sommes sur la voie publique, donc nous n’avons pas le pouvoir d’interdire. » L’organisation mise plutôt sur la pédagogie, en incitant les fans à suivre les courses via les retransmissions en direct. Enfin, sur les passages nocturnes pointés du doigt pour leur impact sur la faune, la réponse tient en deux temps : aucune course nouvelle n’a été créée dans la vallée depuis la MCC en 2016, et l’ultra-trail se court par définition de jour comme de nuit. L’organisation se dit néanmoins prête à modifier certains tronçons si un impact environnemental est objectivement démontré.
En Alsace, une commune passe des paroles aux actes

Le Bernstein fermé la nuit six mois par an
Pendant que Chamonix débat, Dambach-la-Ville légifère. Le conseil municipal de cette commune du Bas-Rhin a voté à l’unanimité deux restrictions majeures concernant sa forêt communale, transposées début juillet dans un arrêté signé par le maire Claude Hauller. Première mesure : l’accès à la forêt est désormais interdit du coucher au lever du soleil, du 1er mai au 31 octobre. Seconde mesure : le nombre de manifestations autorisées dans le massif est plafonné à trois par an, avec une priorité donnée aux événements locaux.
Officiellement, la démarche vise la protection environnementale et la bonne cohabitation des usagers d’un massif déjà fermé aux véhicules motorisés depuis 2017. Mais personne n’est dupe sur sa principale victime collatérale : le Trail UTMB Alsace, épreuve phare de la région, dont le parcours emprunte le secteur du château du Bernstein. Une course estampillée UTMB qui ne peut pas traverser une forêt la nuit entre mai et octobre, c’est un peu comme un marathon privé de bitume. Le passage de l’épreuve par Dambach-la-Ville en 2027 est aujourd’hui clairement compromis.
Un précédent qui pourrait faire école
L’affaire alsacienne dépasse le cas d’une commune viticole du Bas-Rhin. Elle démontre qu’un simple arrêté municipal suffit à mettre en difficulté le tracé d’une course internationale. Là où le maire de Chamonix se heurte aux limites de ses pouvoirs, il ne peut pas interdire la voie publique aux spectateurs, celui de Dambach-la-Ville a trouvé le levier juridique efficace : la forêt communale lui appartient, et il en réglemente l’accès comme il l’entend. D’autres élus tentés de réduire la voilure des grands trails sur leur territoire pourraient bien s’inspirer de cette jurisprudence de terrain.
Deux fronts, une même question de fond
| Commune | Chamonix | Dambach-la-Ville |
|---|---|---|
| Élu à la manœuvre | François-Xavier Laffin, nouveau maire | Claude Hauller, maire |
| Méthode | Interview offensive dans L’Équipe | Arrêté municipal voté à l’unanimité |
| Mesures | Réduction du salon, limitation des flux, protection des espaces naturels | Forêt interdite la nuit du 1er mai au 31 octobre, trois manifestations maximum par an |
| Portée juridique | Limitée (voie publique non interdisable) | Contraignante (forêt communale) |
| Épreuve concernée | UTMB Mont-Blanc | Trail UTMB Alsace |
| Réaction de l’UTMB | Réponse point par point d’Isabelle Viseux Poletti | Parcours 2027 incertain |
La cohabitation entre grands événements et territoires en question
Au-delà des cas particuliers, ces deux dossiers cristallisent une tension qui monte partout où les grands trails prospèrent : jusqu’où un événement sportif, aussi prestigieux et économiquement bénéfique soit-il, peut-il imposer son rythme à un territoire ? Les arguments s’entrechoquent des deux côtés :
- Les élus invoquent la tranquillité des riverains, la préservation de la faune nocturne et la sensation d’une dépossession de l’espace public au profit d’une machine commerciale ;
- L’organisation met en avant des années de travail concerté avec les collectivités, des retombées économiques massives pour les acteurs locaux et une ouverture affichée aux adaptations, à condition qu’elles reposent sur des constats objectifs ;
- Entre les deux, les habitants eux-mêmes restent divisés, entre ceux qui vivent l’événement comme une invasion annuelle et ceux qui en tirent fierté et revenus.
L’UTMB entre dans une nouvelle ère politique

Ce qui frappe dans cette séquence, c’est moins la nature des reproches, connus de longue date, que le changement de terrain. L’UTMB avait l’habitude de gérer les critiques autour de tables de réunion, en coulisses, avec des interlocuteurs institutionnels stables. Voilà que le débat se déplace dans la presse d’un côté, dans le droit administratif de l’autre. La réplique d’Isabelle Viseux Poletti, « ce n’est pas dans nos valeurs de régler nos sujets dans la presse », sonne presque comme le regret d’un monde qui s’efface : celui où l’UTMB négociait en position de force, à l’abri des regards.
L’arrêté alsacien constitue peut-être le signal le plus sérieux. Un maire de vallée alpine qui hausse le ton, cela se gère par le dialogue. Une commune qui verrouille juridiquement sa forêt, cela se contourne beaucoup plus difficilement. Si la formule essaime, la marque aux dizaines de courses labellisées à travers le monde devra composer avec un patchwork de restrictions locales susceptibles de redessiner ses parcours année après année. Les discussions qui s’ouvriront prochainement à Chamonix, autour de la table cette fois, diront si l’UTMB sait encore transformer la contestation en compromis. Sa capacité à durer en dépend probablement davantage que n’importe quel record sur le tour du Mont-Blanc.
Quentin, 26 ans, passionné de trail : suivez mes aventures au cœur des sentiers, entre défis sportifs et communion avec la nature.


